Discours de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international

Violences ethniques et religieuses au Moyen-Orient - Conférence internationale sur les victimes de violences ethniques et religieuses au Moyen-Orient - Discours de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international (Paris, 08/09/2015)

Merci de votre mobilisation, elle est manifeste et témoigne de votre solidarité avec les populations persécutées au Moyen-Orient et de votre détermination à leur venir en aide.

La semaine dernière, l’image du petit corps d’Aylan Kurdi, échoué la bouche dans l’eau et le sable sur les rives turques a heurté la conscience universelle. Le père de ce petit garçon avait dû s’enfuir de Damas où il était poursuivi par Bachar Al-Assad puis avait rejoint Kobané avec sa femme et ses enfants. Et là-bas, sa famille avait dû faire face à la barbarie des terroristes de Daech. La famille Kurdi avait voulu trouver refuge en Europe mais la mort a stoppé leur espoir.

Ce chemin tragique, semblable à celui de tant d’autres dont les noms et les visages sont restés inconnus, renvoie à ce qu’il faut appeler les échecs et les carences de la communauté internationale. Et ces carences, aucun de ceux qui sont ici n’est prêt à les accepter durablement. D’abord, il y a un échec, reconnaissons-le, à trouver les voies d’une transition politique en Syrie et nous pensons que seule cette transition permettra de mettre en terme au drame et de porter un coup d’arrêt définitif à l’expansion de Daech qui s’en nourrit. Il nous faut redoubler d’effort pour accélérer cette transition.

Une deuxième carence grave concerne le devoir de solidarité. La Jordanie, Le Liban, l’Irak, la Turquie, l’Égypte doivent être en particulier salués et tous ces pays représentés aujourd’hui, mesurent directement le coût de la solidarité à l’égard des réfugiés syriens. Et leur générosité doit être saluée et soutenue. D’autres pays doivent plus largement prendre leur part et vous savez que, s’agissant de l’Europe, toute une série de mécanismes, sont en train d’être mis en place.

Une troisième carence réside dans nos difficultés à lutter contre Daech. La coalition internationale accomplit sa part en soutenant les forces locales qui sont en première ligne sur le terrain mais, malgré tout, Daech poursuit ses atrocités et son emprise. Notre conférence, qui n’a pas pour objet de traiter des problèmes militaires, doit cependant contribuer à enrayer cette spirale. Il faut agir pour préserver ou retrouver l’unité et la diversité des sociétés que Daech prend pour cible. Il doit être bien clair, et cela l’est pour tous, que notre condamnation de ces crimes ne varie pas selon l’origine des victimes et notre devoir d’assistance non plus. Nous n’oublions pas que les premières victimes de Daech sont bel et bien des musulmans. Mais nous constatons que ce groupe se livre à une entreprise barbare et systématique d’éradication ethnique et religieuse qui prend pour cible certaines communautés s’attaquant à l’existence même des chrétiens d’Orient, des Yézidis, des Turkmènes, des Kurdes, des Shabaks, et à tous ceux qui, plus généralement, refusent de se soumettre. Leurs représentants sont ici et je les salue avec respect.

Les terroristes s’en prennent non seulement aux hommes, aux femmes, aux enfants, mais aussi à l’histoire, à la culture et à l’art. Ils veulent détruire physiquement toutes les traces d’un passé dans lequel ont coexisté les civilisations te les grandes religions. Après le musée de Mossoul, la cité assyrienne de Nemrod, la cité parthe de Harta, le temple de Bêl à Palmyre, ils veulent éradiquer la diversité au Moyen-Orient dont la diversité est constitutive du Moyen-Orient.

Déjà au mois de mars dernier, au nom du président de la République et de la France, j’avais contribué à lancer un cri d’alarme, avec beaucoup d’entre vous devant le Conseil de sécurité des Nations unies et appelé à la mobilisation en faveur de ces populations. Aujourd’hui, Mesdames et Messieurs, nous allons très concrètement - j’insiste sur le mot concrètement - élaborer une feuille de route plus précise. Nous allons travailler sur trois axes auxquels seront consacrés les tables rondes de cette matinée. D’abord le volet humanitaire. Nous devons répondre à cette urgence humanitaire tout en facilitant le retour volontaire de ces populations persécutées sur les terres dont elles ont été chassées. Ces populations, si elles le souhaitent, doivent pouvoir y revenir en sécurité. Évidemment, cela implique souvent des actions par la force lorsque les conditions de ce retour ne sont pas encore réunies. Et nous devons nous assurer que ces populations retrouvent leur dignité dans l’exil. Les efforts des acteurs humanitaires, que je salue chaleureusement, doivent être orientés vers cet objectif. En conclusion de nos travaux, à la fin de la matinée, j’évoquerais certaines actions nouvelles de la France.

Nous devons aussi favoriser au Moyen-Orient, les conditions politiques permettant le re-enracinement durable des communautés menacées dans leur pays. Pour cela, nous savons qu’il faut des États inclusifs garantissant à chacun une pleine citoyenneté et le respect de ces droits y compris celui de la liberté de convictions. En Irak c’est l’objectif des réformes que le gouvernement a engagé. En Syrie, nous devons redoubler d’efforts pour permettre une transition politique fondée sur le communiqué de Genève.

Enfin, le troisième volet, c’est la lutte contre l’impunité. Les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre de l’humanité devront être poursuivis et, selon nous, le Conseil de sécurité doit saisir la Cour pénale internationale. Nous avons décidé une démarche dans ce sens. Le procureur général de la Cour pénale nous apportera son point de vue éclairé.

Voilà, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les hautes personnalités civiles et religieuses, les trois volets - humanitaire, politique et judicaire - de cette feuille de route. Je le répète, avant de passer la parole à mon ami Nasser Judeh, que notre objectif est d’être opérationnel en répondant concrètement aux drames qui nous réunissent aujourd’hui. Il y a une extrême d’urgence et merci de répondre tous ensemble à cette extrême urgence. La parole est au ministre Nasser Judeh./.

publié le 21/09/2015

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